Le président Aristide a perdu la confiance du peuple comme ici en décembre 1990.

Manifestation anti-lavalas à Port-au-Prince


Le nouveau décours de la crise politique haïtienne nous oriente dans tous les sens et nous plonge en plein non-sens. Il ne manque que quelques bonnes notes de musique pour nous retrouver en plein carnaval. Il suffit de capter au passage les slogans qu'entonnent les manifestants pour identifier les personnages qui, derrière les rideaux, tirent sur les ficelles. On y découvre une hallucinante galerie de crypto-lavalassiens allumés, de paléo-duvaliéristes hypocrites, de paléo-lavalassiens déçus et en voie de reconversion, de péteurs pétés, de socialistes socialisés au contexte de l'heure, de capitalistes sans aucun capital, d'idéologues sans aucune idéologie etc. Cette fresque composite de portraits d'un surréalisme osé nous donne une vision désopilante et cynique de la situation politique haïtienne actuelle.


Les contradictions relevées dans le comportement des acteurs politiques tant du côté de l'Opposition que du côté du Gouvernement sont troublantes. Les énormités des agents de Police, ces gaziers gazés à leur tour et les débordements de ces chevaliers sans peur qui bravaient les balles des carabines, avec un cercueil dans le décor comme en Palestine, nous procurent la désagréable sensation d'être sur le fil du rasoir.


Parmi ces têtes qui grouillent ne se détache, de manière précise, aucun leader politique traditionnel. De manière sporadique et spontanée surgisse certaines voix inconnues. On entend des déclarations fracassantes qui n'émanent d'aucune chapelle politique connue. Le marronnage devient la nouvelle méthode de lutte utilisée pour se mettre à couvert, dans ce contexte de répression généralisée. La lutte a pris une tournure dangereuse à cause des élucubrations de notre zappeur dont la peur se lit clairement sur le visage.


Cette éclipse de la faune politique haïtienne traditionnelle laisse flotter dans l'air un sentiment de flou. Sans un noyau ferme, il devient difficile pour les cellules politiques de bien se constituer afin de donner la preuve de leurs efficiences. Nous nous retrouvons au beau milieu d'un bal masqué où personne ne peut identifier personne, sécurité oblige. Mais, il suffit de prêter oreilles aux propos qui fusent de la bouche des danseurs pour saisir des bribes très significatives qui nous mettent la puce à l'oreille.


"A bas Macoutes, à bas Chimères" ce cri entendu lors des manifestations du week-end écoulé est symptomatique de la tentative de déviation ou de récupération de la lutte en cours. Cette dichotomie traduit la lésion profonde du tissu politique haïtien par suite de certains revirements spectaculaires. Comme le Gulf Stream, ce courant d'eau chaude, aura des incidences majeures sur notre plateau continental. Que les petits poissons se cachent sous les rochers ou encore abandonnent les eaux profondes afin de mieux se protéger contre les requins de la politique haïtienne.


Ces vagues que l'on observe à la surface annoncent bien leurs arrivées prochaines afin de s'emparer comme à l'ordinaire des leviers de commande. Sur le théâtre politique haïtien il est curieux de constater que ce sont les mêmes acteurs qui reviennent en interprétant des rôles différents, à chaque moment de l'histoire. Parfois ils reprennent le même rôle en changeant seulement de costumes. Aussi il n'est pas étonnant de rencontrer à la Cour de Tabarre le chef des léopards, la garde prétorienne de Jean Claude Duvalier, siégeant parmi les coqs aussi bien que des pintades qui picorent dans les mêmes mangeoires. Ce micmac duvaliéro-lavassien nous place sur le fil du rasoir.


Pour démêler cet écheveau, il faudrait trouver le fil d'Ariane. La polarisation entre paléo-duvaliériste et paléo-lavassien se situe dans la droite ligne des conflits d'antan dont les blessures ne se sont pas encore bien cicatrisées. L'avènement de Jean Bertrand Aristide au pouvoir en 1991 est le fruit des efforts consentis par les combattants de la vieille garde. Dans un contexte politique international qui consacre la décadence du socialisme, il était plus prudent de placer sur l'échiquier politique un pion en la personne d'un christo-marxiste.


La radicalisation politique contre la classe moyenne selon les normes posées par Gabriel Mournier se précise. La démobilisation de l'Armée d'Haïti fait partie de la panoplie des mesures de redressement social pour la mise à mort du féodalisme. Mais il a fallu le coup d'Etat et le retour du Coq Qualité pour effectuer ce tour combien difficile paradoxalement avec l'aide de leurs alliés traditionnels: Les Américains. Si le camouflage a bien réussi, l'hybridation se révèle stérile en trompant l'attente des sélectionneurs. L'expérience a plutôt mal tourné et le robot mal programmé déraille pour se retourner contre ses inventeurs. Les élections frauduleuses de 2000 par un jeu de bascule ont culbuté les données pour placer les paléo-lavalassiens sur le fil du rasoir.


Par une revanche de l'histoire les paléo-duvaliéristes se retrouvent dans le camp adverse mettant en déroute leurs tombeurs d'hier. Aussi, un changement très sensible de discours s'observe après le retour. La cassure est définitive entre le rescapé du Coup d'Etat et ses amis qui l'ont propulsé au Palais National. Cette volte-face a fini par miner le régime à l'intérieur au point d'assister de nos jours à son implosion. Presque tous les anciens complices ont retourné leurs vestes en envoyant un message clair: " A bas Macoutes, à bas Chimères". En s'exprimant de la sorte ils veulent redorer leurs blasons tout en gardant la même face. Ils se cachent derrière cette même jeunesse qu'ils avaient mobilisée pour renverser Duvalier et son cortège de Gouvernements militaires pour provoquer maintenant l'effondrement du Régime Lavalas qu'ils avaient précédemment instauré. Ce sont les mêmes méthodes de lutte qui sont employées pour obtenir jusqu'à présent les mêmes résultats. Par une ironie de l'histoire, la répétition se fait avec fidélité dans la même ambiance des périodes de fête de fin d'année et de carnaval. C'est encore aux Evêques de la même Eglise qu'on a fait appel pour donner soit l'onction du St Chrême soit l'Extrême onction.


La plus grande surprise que réserve la crise politique haïtienne pour le Gouvernement en place, c'est la chute successive des différents points de sa base populaire tels que Raboteau, Jubilé Blanc, Cité Soleil etc. Stratégiquement et politiquement, le pouvoir Lavalas est visiblement affaibli. Jean Bertrand Aristide lors de sa dernière parution télévisée présente le pâle visage du pécheur tourmenté par les feux de l'enfer qui l'attend. Il s'est engouffré dans le piège de la répression politique en revêtant l'habit d'un dictateur très mal vu dans un contexte politique international voué à la démocratie. Son agonie est en cours. Mais qui va émerger comme leader ? La question hante tous les esprits. Jusqu'à présent on ne peut pas distinguer l'homme parmi les acteurs présents sur la scène politique haïtienne soit en raison de la distance des leaders par rapport aux événements nationaux, soit en raison de leurs silences. Ils sont presque tous avares de commentaires. Et le jeu qui se dessine actuellement, selon toute vraisemblance échappe à leurs portées.


L'attentisme vraiment béat de certains leaders politiques, apparemment les plus instruits, les place complètement hors du circuit politique. La dynamique se retrouve plutôt du côté de certains architectes du béton, des hommes pourtant sans dignité et sans qualité qui en dehors des troublantes agitations politiques, n'affichent aucune compétence et sont de ce fait, eux aussi, disqualifiés dans la course au leadership.


Face à l'impopularité croissante de Jean Bertrand Aristide, 2006 devient une perspective plutôt utopique. La présence jusqu'à présent de Jean Bertrand Aristide au pouvoir s'explique par l'absence d'un leader politique de taille ou encore par la carence d'un projet politique d'une troisième voie qui puisse faire l'unanimité. Le baromètre politique, durant cette dernière semaine, accuse une remontée du mercure. Le Baron de Tabarre reprend son discours habituel de coup d'Etat avant de lancer les offensives. L'attaque contre les médias et l'endommagement des transmetteurs à Bouthillier nous donnent une lecture fiable de la température très fébrile de la scène politique.


Compte tenu des contradictions qui opposent les différentes factions politiques, l'alternative à Jean Bertrand Aristide ne se précise pas encore. L'idée de l'émergence d'un nouveau chef de file au sein même de Lavalas, en gestation au sein d'un secteur influent de la dissidence, ne sera pas digéré même par Jean Bertrand Aristide qui n'en tient qu'à sa tête. Le cas échéant, il jetterait son dévolu sur sa femme. Un tel compromis politique n'est pas potable dans un contexte politique aussi troublant, surtout lorsqu'on sait de quel bois Jean Bertrand Aristide se chauffe.


La configuration politique haïtienne actuelle est vraiment déroutante et défie l'analyse des observateurs les plus avertis. La classe politique haïtienne représentée par les intellectuels de la classe moyenne n'a pas su trouver le discours mobilisateur. Le Groupe des 184, reflet de la classe possédante, en dépit de ses démarches assez louables n'a pas pu rédiger le contrat social qui accroche.


Cependant on leur doit le mérite de faire face à l'intempérie malgré les risques encourus. Des stratèges politiques bien futés appartenant à l'ancienne école sont en train de souffler à la fois le chaud et le froid pour d'une part enlever cette tumeur maligne qui affecte l'organe et d'autre part cautériser la plaie afin d'assurer sans heurt le changement dans la continuité lavalassienne. Une opération chirurgicale aussi délicate, dans une zone aussi noble que le cœur ou le cerveau, selon toute probabilité, a une forte chance d'échouer. En politique, souvent on ne profite pas de ses propres erreurs. Cette estafilade qui entaille le visage du Leader charismatique risque de provoquer une hémorragie mortelle pour toute la Famille. Le Régime Lavalas qui ne sera pas au bout de sa peine après le prochain départ de Jean Bertrand Aristide est définitivement placé sur le fil du rasoir.

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