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François Latour, dans le rôle du général "Montserrat" face à Bob Lemoine, sur la scène de l'Institut Français à Port-au-Prince en 1970.
Le célèbre acteur haïtien François Latour, kidnappé et lâchement exécuté à Port-au-Prince

25 mai 2007           
                                 

Le célèbre acteur, diseur, homme de radio et publicitaire haïtien François Latour a été exécuté mardi soir à Port-au-Prince par ses ravisseurs, quelques heures après avoir été enlevé devant son domicile, a appris Radio Kiskeya de sources proches de la victime.

Sexagénaire, Latour a été tué d’une balle au ventre. Avant de succomber probablement à une hémorragie, il avait lui-même confirmé avoir été blessé, au cours d’une ultime conversation téléphonique avec un proche.

Le corps sans vie de l’artiste, battu par la pluie pendant toute la soirée, a été retrouvé tôt mercredi matin près des magasins Bâtimat (nord de Port-au-Prince), selon le commissaire de Delmas, Carl-Henri Boucher, interrogé par Radio Kiskeya. Il avait été enlevé par des individus armés alors qu’il regagnait son domicile à Delmas 31 (banlieue nord), mardi soir vers 7 heures (19h00 locales).

Une rançon de 100.000 dollars américains avait été réclamée en échange de sa libération.

Le commissaire Boucher a confié avoir tout tenté pour sauver le comédien. Mais, les unités de la PNH mobilisées n’ont jamais pu le localiser.

La voiture de François Latour a été récupérée à la rue Barbé de Marbois, à Delmas 31.

Les proches de la victime, le monde de la radio, les intellectuels et le secteur privé des affaires étaient renversés mercredi matin et la nouvelle de cet odieux assassinat se propageait à travers le pays comme une traînée de poudre.

Reconnu partout pour ses dons multiples, François Latour était devenu au cours des vingt dernières années l’une des références incontournables en matière de création publicitaire en Haïti. Ses jeux humoristiques de concepteur et acteur solitaire de spots commerciaux connaissaient un succès populaire colossal et lui assuraient un public souvent conquis par la satire sociale, les charges métaphoriques du texte, la densité de l’engagement patriotique de l’auteur et une appropriation originale de l’univers politique qui contribuaient énormément à un renouvellement dynamique du discours publicitaire.

Bien avant d’arriver à la publicité, François Latour marqua les scènes de théâtre d’ici et d’ailleurs par son talent formidable. Issu de la Société nationale d’art dramatique (SNAD), il dirigea au cours des années 70 la troupe du Théâtre National d’Haïti. L’acteur devait s’illustrer tant des pièces classiques que dans le théâtre moderne haïtien.

Avec Roland Dorfeuille dans le rôle de Pyram, Latour, qui incarna l’intellectuel Polydor, forma un duo de choc qui porta au plus haut l’élan de la contestation politique dans "Pèlen Tèt" de Frankétienne. De représentation en représentation, cette pièce audacieuse, qui explora dans tous ses contours le drame haïtien, galvanisa sur un mode subversif un public d’avant-garde et ébranla les bases de la dictature de Jean-Claude Duvalier au point de contraindre plus tard le régime à instaurer la censure sur le théâtre.

"Troufoban", autre création dramatique de Frankétienne, "Caligula" d’Albert Camus, "Bouki Nan Paradi" de Franck Foucher, "Monsieur De Vastey", une pièce historique de René Philoctète et "Montserrat" de l’algérien Emmanuel Roblès ont également rendu à François Latour toute sa dimension de monstre sacré des planches avant son retrait définitif de la scène, amèrement regretté dans les milieux artistiques. Sa dernière grande expérience théâtrale devait être "Lamiral", une pièce de Syto Cavé qu’il représenta magistralement aux côtés d’un autre géant, feu Hervé Denis.

Deux aventures cinématographiques sont également à retenir, "M ap Pale Nèt" de Raphaël Stines dont il partagea l’affiche, au milieu des années 70, avec la jeune comédienne Jessie Alphonse et surtout "L’homme sur les quais" du cinéaste haïtien de renommée internationale Raoul Peck, réalisé au cours des années 90. Aux côtés de la célèbre chanteuse Toto Bissainthe, François interpréta le premier rôle masculin de cette rare œuvre hyperréaliste consacrée aux années de plomb de la dictature des Duvalier.

Avec la tonalité particulière de sa voix et son phrasé très expressif et plein d’esprit, François Latour participa également à une réalisation discographique importante. Le diseur qu’il était offrait au public une autre lecture des écrits poétiques d’auteurs comme René Philoctète et Anthony Phelps.

La radiodiffusion a également contribué à enrichir le patrimoine de ce fou de la parole intelligente. Avant de tenir, ces dernières années, sa rubrique commerciale "On achète, On vend" sur les ondes de la station privée Caraïbes FM, l’illustre disparu anima pendant de longs mois sur Radio Métropole, une autre station privée, une chronique intitulée "Port-au-Prince au cours des zins", une sorte de mise en scène hilarante des mœurs de la société haïtienne souvent en décalage avec l’évolution du temps et du monde.

Il fut aussi directeur de Radio Port-au-Prince, une station privée de la capitale fermée depuis une vingtaine d’années.

Très proche de Radio Kiskeya, François a fait son dernier saut à la station mardi matin, quelques heures seuulement avant de faire les frais de la folie meurtrière entretenue qui s’est emparée de son Haïti Chérie. Il était venu apporter son tout dernier spot publicitaire dans lequel la coopération haïtiano-cubaine en matière d’électricité est déclinée sur le thème de la proximité géographique des deux pays. Par son sens magique de l’analogie, il a fait sortir l’image saisissante du Président Fidel Castro à la barbe duquel se trouve ... Haïti. L’artiste signait hélas sa dernière œuvre !