Histoire d'Haïti

Il était une fois Jean-Jacques Dessalines, empereur Jacques Ier

JEAN-JACQUES DESSALINES (20 septembre 1758 - 17 octobre 1806) - empereur d'Haïti (1804-1806)

Jean-Jacques Dessalines naquit semble-t-il à Cormiers (1), petite localité près de la Grande-Rivière-du-Nord, non loin du Cap, sur la plantation « Vye Kay ». Mais un doute subsiste pourtant : d'aucuns prétendent en effet qu'il aurait vu le jour en Afrique, en Guinée, à la Côte-de-l'Or (2) - Afrique de l'Ouest - ou peut-être dans l'Artibonite, dans la paroisse de Verrettes, sur la plantation Marchand. Il vécut ensuite chez un colon blanc, Henri Duclos, propriétaire d'une caféière, jusqu'au moment où il fut acheté, tout jeune encore, par Dessalines, un noir libre, qui lui donnera son nom et lui apprit le métier de charpentier. On prétend que devenu empereur il en fera son maître d'hôtel.

Ce qui est certain c'est qu'il fut un esclave très indocile. Il a connu l'esclavage dans toute sa rigueur et il en a été marqué au propre et au figuré. Ces faits expliquent Dessalines et, on l'a souvent remarqué, c'est là qu'il faut chercher la différence entre sa psychologie et celle de Toussaint Louverture. Il a été ce qu'en a fait son milieu : sans finesse, se laissant guider par quelques évidences élémentaires. On a dit qu'il a été "une force de la nature". Cependant l'esclavage qui, généralement, fait de l'esclave une loque résignée, n'a pas réussi à briser Dessalines. Il est le type du marron en révolte contre un ordre de choses iniques et c'est cette révolte qui fait la logique de la vie de Dessalines.

Dessalines vécut une jeunesse particulièrement difficile. Ce fut un esclave rebelle, souvent marron ; son corps, dit-on, était couvert des cicatrices laissées par les verges de fer. Il se révolta constamment contre l'inégalité qui régnait à Saint-Domingue et se révéla un véritable génie militaire. Bien que dépourvu de formation intellectuelle, c'était un homme de bon sens, à l'esprit cartésien.

Après s'être joint aux esclaves insurgés contre l'autorité française de Saint-Domingue ( 1791 ), aux côtés de Boukman et de Biassou, il parvint au grade d'officier supérieur dans les bandes soudoyées par l'Espagne. Mais en 1794, après l'abolition de l'esclavage, il passa au service de la France et se signala dans la guerre contre les Anglais. Général sous les ordres de Toussaint Louverture (3), il se fit remarquer par son énergie et sa bravoure, mais aussi par une cruauté implacable. Au cours de la campagne contre le général André Rigaud ( 1799-1800 ), qui dirigeait une insurrection d'hommes de couleur, il se livra à de tels excès ( exécutions massives d'officiers et de cadres métis ) qu'aussitôt il s'attira les foudres de Toussaint Louverture : « J'ai dit d'émonder l'arbre, lui aurait lancé Toussaint, non de le déraciner. » En 1801, il écrasa la tentative d'insurrection du général noir Moïse, dans la région du Cap.

En juillet 1793, les chefs de l'insurrection se rallièrent aux autorités espagnoles de Santo Domingo. Les Espagnols entreprirent l'invasion de la colonie française.

La tactique espagnole, très efficiente au début, dévoila une double facette. D'une part, afin d'accroître la crise économique, une active propagande travailla à dégarnir les habitations coloniales françaises par la désertion des esclaves. Ceux-ci à l'instigation des émissaires espagnols fuyèrent les plantations, se firent " Marrons ". D'autre part, cette conquête espagnole, s'etait axée sur l'enrôlement massif de ces esclaves fugitifs qui composeront le gros de ses armées. En récompense ou en compensation, ces noirs obtenaient leur liberté, bénéficiaient de promotions dans l'armée et jouissaient d'exemptions.

C'est là que Toussaint Louverture fît ses premières armes. À la tête d'une troupe qu'il organisa et disciplina, il prit le Dondon, Ennery et les Gonaïves.

En 1802, à l'arrivée des Français commandés par le général Leclerc, il occupait dans la colonie les départements du Sud et de l'Ouest. Le 26 février 1802, au moment où les Français, maîtres de Port-au-Prince, marchaient sous les ordres du général Boudet sur la ville de Saint-Marc, Dessalines, qui la commandait, ordonna de l'incendier et mit lui-même le feu à sa maison, dont l'ameublement et la construction lui avaient coûté beaucoup d'argent. Il se dirigea ensuite vers le Mirebalais, et après la défaite de la « Crête-à-Pierrot » se soumit au général Leclerc. Rallié aux Français, il conserva son grade et son commandement. Il intrigua alors auprès de Leclerc contre Toussaint Louverture et pourchassa les insurgés avec la même férocité qu'il avait montrée quelques mois auparavant envers les Blancs ( il avait ordonné le massacre d'environ 1.200 colons ). En septembre 1802, il livra à Leclerc un autre général noir, Charles Belair, qui venait d'entrer en dissidence. Cette apparente volte-face s'explique, selon toute probabilité, par la certitude qu'avait Dessalines d'une reprise prochaine de la lutte contre les Français sous la forme d'une guerre totale d'indépendance, dont il entendait assurer seul la conduite ; ce qui supposait au préalable l'élimination de ses rivaux potentiels et ceux des chefs noirs qui, comme Toussaint Louverture, pourraient être favorables à un compromis avec les Blancs : il servait ses ennemis en attendant l'occasion de se retourner contre eux ( Cf. Jean-Marcel CHAMPION, notice biographique consacrée à Jean-Jacques Dessalines dans le Dictionnaire Napoléon, Fayard, 1989, p. 599 ). Mais après l'annonce par Napoléon du rétablissement de l'esclavage, il rejoignit les révoltés ( octobre 1802 ). Au congrès de l'Arcahaye ( 15-18 mai 1803 ), Dessalines réalisa à son profit l'unité de commandement. Le 19 novembre, à la tête de l'armée des indigènes, il imposa à Rochambeau la capitulation du Cap. Ce dernier n'eut alors d'autre choix que d'ordonner l'évacuation de l'île.

En 1803, après le départ des Français, Dessalines provoqua aussitôt le massacre de la population blanche (4) ; à l'exception des prêtres, médecins, techniciens et de quelques négrophiles. Il redonna à Saint-Domingue son nom indien d'Haïti ( Ayiti ) et, en 1804, avec l'appui de l'Angleterre, proclama l'indépendance de la nouvelle République (5).

Dessalines voulait, par une cérémonie solennelle, célébrer la proclamation de l'Indépendance, pour bien montrer qu'il fallait oublier la France. Le dimanche 1er janvier 1804, de grand matin, clairons et tambours résonnèrent de touts côtés aux Gonaives. Soldats et civils, enthousiastes, bruyants, remplirent les rues en un clin d'oeil. Le peuple afflua des campagnes, et une foule immense où femmes et jeunes filles richement parées coudoyaient les soldats, se pressa sur la place d'armes autour d'un autel de la patrie que dominait, seule, la fine et fière silhouette du palmiste de la Liberté. A sept heures, tandis qu'un soleil radieux illuminait la cité, Dessalines, entouré du brillant cortège des généraux, fendit la foule, gravit les marches de l'autel de la patrie et rappela, dans un véhément discours en créole, tous les touments que les indigènes avaient endurés sous la domination française. En terminant, il s'écriat le bras tendu : « Jurons de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'Indépendance de notre Pays.. ». De toutes les poitrines, jaillit, formidable, accentué par la voix sèche et rageuse des canons, le serment, mille fois répété, de vivre libre ou de mourir. Quand le tumulte fut apaisé, l'adjudant-général Boisrond-Tonnerre, debout auprès de Dessalines, donna lecture de la proclamation du général en chef, et de l'Acte de l'Indépendance signé de Dessalines et des principaux officiers de l'armée. Ensuite, tandis que la foule s'écoulait par les rues de la ville, le cortège officiel se rendit au Palais du Gouvernement. Là, par un acte libre, les lieutenants de Dessalines le proclamèrent gouverneur général à vie de l'île d'Haïti, jurèrent d'obéir aveuglément aux lois émanés de son autorité, et lui donnèrent le droit de faire la paix et la guerre, et de nommer son successeur. Quelques jours plus tard, la publication de ses actes officiels dans toutes les villes et tous les bourgs d'Haïti provoqua de nouvelles réjouissances populaires. Un nouvel État était né.

Le jour de la proclamation de l'indépendance, les généraux nommèrent Dessalines gouverneur général à vie d'Haïti et, le 25 janvier, lui demandèrent de prendre le titre impérial. Ayant accepté ( 15 février ), il fut couronné à Port-au-Prince le 8 octobre sous le nom de « Jacques, Empereur Ier d'Haïti. »

Le Premier Empire haïtien ( 1804-1806 ) fut une dictature personnelle fondée sur l'armée, qui était la seule force stable du nouvel État. La constitution du 20 mai 1805 (6) conférait les pleins pouvoirs à l'Empereur, qui choisissait son successeur, mais dont la couronne n'était pas héréditaire. Son autoritarisme et sa politique économique furent à l'origine directe de sa chute. Par son autoritarisme, il perdit l'appui des chefs de l'armée qu'il inquiétait ; par sa politique économique, il déçut les Noirs et mécontenta gravement les Métis. L'unique richesse d'Haïti résidait dans l'agriculture tropicale dont les produits servaient à payer les importations en provenance des États-Unis et des Antilles anglaises, en particulier le matériel de guerre. Les cultivateurs noirs étaient soumis à une stricte discipline qui conduisit au travail salarié forcé sur les plantations. En outre, le maintien - dans un souci de rentabilité - de la grande propriété privée ou étatisée allait à l'encontre des espérances de la masse des Noirs qui, conformément aux promesses de l'Empereur, espéraient bénéficier d'une réforme agraire. Les Métis, dont la puissance foncière et les intérêts commerciaux étaient considérables, se sentirent directement menacés par une législation qui imposait la vérification des titres de propriété, la résiliation des baux passés sous l'administration coloniale et la confiscation des biens indûment occupés tandis que d'autres mesures limitaient la liberté commerciale en fixant le nombre des négociants autorisés à recevoir des cargaisons en consignation ( Cf. Jean-Marcel CHAMPION, op. cit., p. 599 ).

En 1805, il tenta vainement d'expulser le reste de l'armée française de l'ancienne colonie espagnole. En 1806, les Mulâtres se révoltèrent dans le Sud : ils accusaient Dessalines de vouloir entreprendre contre eux de nouvelles persécutions. Le 14 octobre, une insurrection se forma dans la plaine des Cayes. Dessalines mourra le 17 octobre, dans une embuscade que lui tendirent les insurgés, au Pont Rouge, à l'entrée de Port-au-Prince. Le récit de sa mort, particulièrement brutale, figure dans un article de Monsieur Edgar La Selve, paru dans le journal de voyages Le Tour du Monde en 1879 (7).

C'est à Marchand, le 16 octobre 1806, que Dessalines prit connaissance de la révolte. Ignorant que Christophe (8) eût été proclamé chef de l'insurrection, il lui écrivit de se tenir prêt à entrer en campagne. Au général Pétion (9), qui était également dans le complot, il donna l'ordre de marcher sur les Cayes à la tête des troupes de la seconde division de l'Ouest.

En sortant de Saint-Marc, Dessalines rencontra sur la grande route un de ses aides de camp, Delpêche, qui, fuyant l'insurrection, était parti du Petit-Goâve pour venir se mettre à ses côtés, et qui conseilla à l'empereur de n'approcher de Port-au-Prince qu'avec une armée imposante. Dessalines, aussi inébranlable dans ses projets que vif dans ses actions, sans lui demander aucun éclaircissement, l'appela traître, et lui ordonna de sortir de sa présence. Delpêche, mortifié, s'achemina vers Saint-Marc, y entra, changea de cheval, et poussé par une fidélité aveugle s'élança à la suite de l'empereur. Des soldats du 3e bataillon de la 4e demi-brigade le tuèrent à Lanzac.

En entrant à l'Arcahaie, Dessalines aperçut une fumée épaisse du côté du Sud : « En ce moment, dit-il, mon compère Pétion donne du feu aux révoltés ». Il envoya en avant les six compagnies de la 3e demi-brigade qu'il trouva dans le bourg, sous la conduite du colonel Thomas et du chef de bataillon Gédéon: « Vous sentez-vous le coeur, demanda-t-il à ces deux officiers, de marcher dans le sang jusqu'aux Cayes ? » et il ajouta « Le département du Sud sera bientôt une solitude telle qu'on n'y entendra même plus le chant du coq ». Thomas et Gédéon répondirent qu'il feraient leur devoir. Vers dix heures du soir, ils n'étaient plus qu'à trois kilomètres du Pont Rouge (10). Un voyageur, qui les précédait, annonça en ville que l'avant-garde de l'armée de l'empereur approchait.

Les généraux Guérin, Vaval et Yayou se portèrent ensemble au devant des soldats qui marchaient en désordre et par leurs promesses les gagnèrent à la cause des insurgés. Quant au colonel Thomas et au chef de bataillon Gédéon, on s'assura de leurs personnes : « Il n'y a pas à balancer, leur dit Guérin, choisissez entre mourir ou adhérer à la révolution. » Ils déclarèrent qu'ils ne prendraient aucune résolution avant d'avoir vu Pétion. On les conduisit au bureau de la division militaire où celui-ci se trouvait. Thomas, qui montra de l'hésitation à abandonner l'empereur, fut consigné à la place. Gédéon, qui prit franchement le parti de l'insurrection, fut placé sur-le-champ à la tête de la 3e demi-brigade rangée sur la place Vallière et à laquelle Pétion donnait un témoignage de sa confiance en ne la désarmant pas. Gédéon avertit Guérin que l'empereur lui avait recommandé de l'attendre au Pont Rouge et qu'il voulait, en arrivant, le voir de loin à ce poste. Guérin le pressa alors de se déshabiller et fit endosser son uniforme par un adjudant-major de la 21e de Léogane, qui lui ressemblait. Cet officier fut placé au Pont Rouge, afin de mieux attirer l'empereur dans le piège.

Le 17, à cinq heures du matin, sa Majesté quitta l'Arcahaie, suivie seulement de son état-major. La 4e demi-brigade, qui eût pu l'escorter, avait été renvoyée à Montrouis pour s'y faire habiller. Chemin faisant, on rencontra plusieurs habitants venant de Port-au-Prince. Questionnés sur ce qui se passait en ville, ils répondirent tous qu'il n'y avait rien d'extraordinaire. L'empereur continua à chevaucher sans soupçon. A neuf heures, à deux cents pas du Pont Rouge, l'empereur se tourna vers Boisrond-Tonnerre, qui se trouvait près de lui : « Vois-tu Gédéon au milieu du pont ? lui dit-il. Il est l'esclave de la discipline. Je le récompenserai.» Celui qu'il prenait pour Gédéon était l'adjudant qui en avait revêtu l'uniforme. « Mais, sire, observa le colonel Léger, officier du Sud faisant partie de son état-major, je me trompe singulièrement, ou ce sont des soldats du Sud.. ». « Vous voyez mal, répondit Dessalines, que seraient-ils venus chercher ici ? » Au même instant il entend le commandement d'apprêter les armes et les cris: « Halte, empereur ! Halte, empereur ! »

Après la nouvelle de l'exécution de Louis XVI et de la déclaration de guerre de Paris à Madrid, convaincu que la division des chefs de l'insurrection nuisait à la réussite de leur entreprise, Toussaint accepta le grade de colonel dans l'armée espagnole dominicaine qui s'était jointe aux Noirs pour combattre la République française ( 9 juillet 1793 ). Il deviendra général des armées du roi et établira son quartier général à La Marmelade. Dès ce moment, il ne sera plus animé que par un seul objectif : libérer tous les Noirs de l'esclavage. La révolte primitive s'était transformée en révolution sociale. Mais l'invasion britannique, en septembre 1793, précipitera les événements. Les commissaires de la Convention Polverel et Sonthonax lui firent des propositions, qu'il rejeta d'abord ; mais lorsqu'il apprit que le gouvernement français avait décrété la liberté générale de tous les esclaves ( 29 août 1793 ), il comprit le parti qu'il pourrait tirer de la situation. Il rompit aussitôt avec Biassou et se rallia avec son armée aux autorités légales de la République ( 5 mai 1794 ). A la tête de ses nombreux partisans, Toussaint écrasa les Espagnols et leur enleva plusieurs postes importants. Ce qui aurait fait dire au commissaire de la République Polverel : « Mais cet homme fait ouverture partout ! » On le surnomma dès lors « Louverture. »

La Révolution française provoque d'énormes répercussions dans l'île : les « patriotes » blancs revendiquent l'égalité de tous les Blancs, les gens de couleur libres revendiquent l'égalité de tous les libres, les trois provinces proclament leur autonomie et les grands Blancs envisagent l'indépendance. En août 1791, des esclaves du Nord se révoltent. Toussaint Bréda devient aide-de-camp de Georges Biassou, commandant des esclaves alliés aux Espagnols. En 1793 sa conduite à la tête de la cavalerie lui gagne le surnom de L'Ouverture, dont il se servira dorénavant.

Cependant l'assemblée législative française a envoyé trois commissaires: Sonthonax, Polverel et Aillaud, chargés de faire appliquer la loi du 4 avril 1792 accordant aux affranchis les mêmes droits civils et politiques qu'aux blancs. Leurs instructions étaient par ailleurs nettes :«sauver les habitations en écrasant les noirs en révolte depuis août 1791, réorganiser le travail et maintenir le régime esclavagiste.» 14 000 soldats les accompagnaient. Ils espéraient pouvoir compter sur les hommes de couleur... et sur les planteurs blancs. Sonthonax commence à lutter contre les esclaves insurgés, renforce les châtiments corporels et remet en vigueur le code noir (5 mai 1793). Mais ces mesures sont insuffisantes. les colons sont inquiets. la guerre est là qui permet à l'Espagne une action sur les frontières de la Colonie.

Cette dernière manoeuvre de l'Espagne pousse les commissaires de la République française, Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel, à garantir les droits des gens de couleur et à proclamer, le 29 août 1793 (an II), l'abolition de l'esclavage. En fait, ils offrent l'émancipation aux esclaves s'ils se joignent à la Révolution pour chasser les Britanniques et les royalistes. Le 16 pluviôse an II (4 février 1794), la Constituante ratifie cette étape en faisant abolir l'esclavage dans tous les territoires de la République française. C'est alors en mai 1794, par l'intervention de son ami français le général Laveaux, que Toussaint effectue une volte-face monentanée et rejoint la France jacobine. L'armée sous son commandement — qui compte des soldats noirs, mulâtres et blancs — défait leurs anciens alliés espagnols. Ils chassent même les Britanniques de l'île en 1798.

Toussaint Louverture devint général des armées du roi, établissant son quartier général à La Marmelade en décembre 1793. L'invasion britannique, en septembre 1793, précipita les événements. Quelques mois après la suppression de l'esclavage à Saint-Domingue (29 août 1793) - décision confirmée par la Convention en février 1794 -, Toussaint, rompant avec Biassou et les Espagnols, choisit de se rallier en mai 1794 avec son armée aux autorités légales de la République.

Tout-puissant, Toussaint défait en 1799 son rival, le général mulâtre André Rigaud. Il conquiert la partie espagnole de l'île en 1800. Partout il fait émanciper les esclaves. En 1801 il proclame une constitution qui fait de Toussaint Gouverneur à vie.

Napoléon Bonaparte, dont le pouvoir en France s'accroît, est désireux de restaurer la domination des colons français afin de faire refleurir l'économie sucrière. Une armée sous la direction de son beau-frère, Charles Leclerc, est envoyé à Saint-Domingue en 1802 pour faire tenir la promesse de Toussaint de rétablir les colons. Capturé par ruse, Toussaint est emprisonné et envoyé en France. Il meurt au Fort de Joux dans le département de Doubs en 1803

Les Français ne réussissent pas à rétablir l'esclavage à Haïti. Grâce à la puissance militaire construite sous Toussaint, les généraux noirs triomphent sur les Français à la bataille de Vertières en 1803. Leur nouveau chef, Jean-Jacques Dessalines, proclame l'indépendance haïtienne le 1er janvier 1804.

Le 16 pluviôse an II (4 février 1794), la Convention a voté l'abolition de l'esclavage et accueilli les représentants de St-Domingue: Mils (un blanc), Dufay (un mulâtre) et Jean-Baptiste Belley dit Mars, noir, ancêtre du Dr Jean Price-Mars.

Cette décision historique ramène dans le camp français Toussaint Louverture tout auréolé du prestige de ses victoires espagnoles. Il offre sonépée au général Laveaux, alors Gouverneur intérimaire de la partie française de Saint-Domingue. En quelques semaines Toussaint remet sous l'autorité française une partie de l'île. Il écrase les forces espagnoles à St-Nichel et St-Raphaël. Il occupe le Mirebalais et Lascahobas. En octobre 1795 le Directoire nomme Toussaint général de Brigade dans l'armée française. Il sera promu général de Division en 1797. Il libère St-Domingue au nom de la France.

Les Anglais doivent évacuer Port-au-Prince, l'Arcahaie, saint-marc, Jérémie. Le 31 août 1798, au môle Saint Nicolas, le général Maitland lui remat la ville. Le traité de paix séparée signé à cette date entre le représentant de l'Angleterre alors en guerre avec la France et le général Toussaint Louverture est comme l'a souligné Aimé Césaire le premier acte d'indépendance d'Haïti. ce n'est pas tout à fait aussi net puisque lorsque le traité fut ratifié le 9 janvier 1799 par le gouvernement britanique, Roume, représentant du gouvernement français, donne sa sanction. Au demeurant après ces années de troubles, tous étaient d'accord pour que le rétablissement du commerce avec les États-Unis comme avec l'Angleterre ramène la prospérité.

La partie espagnole d'ailleurs cédée à la France par le traité de Bâle en 1795 est conquise (janvier 1801).

Avec cette impétuosité qui n'appartenait qu'à lui, Dessalines s'élance au milieu des baïonnettes. « Soldats, crie-t-il, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis votre empereur ! » Il saisit un coco-macaque ( un bâton ), suspendu à l'arçon de sa selle, fait le moulinet, écarte les baïonnettes qu'on lui dardait. Le sergent Duverger, de la 15e, ordonne au fusilier Garat de tirer. Celui-ci lâche son coup. L'empereur, qui n'est pas atteint, lance son cheval à toute bride. Un second coup de feu part des rangs de la 16e, et Dessalines, frappé cette fois, s'écrie: « A mon secours, Charlotin ! » ( il s'agit du colonel Charlotin Marcadieu, qui l'accompagnait dans cette tragique expédition ). Marcadieu se précipite vers son ami, veut le couvrir de son corps. Le chef d'escadron Delaunay, du Sud, lui fend la tête d'un coup de sabre. Yayou lui plongea trois fois son poignard dans la poitrine et l'acheva. Il tomba, comme une masse inerte, aux pieds de son assassin, tout ruisselant de son sang, qui avait rejailli sur ses vêtements. Les officiers qui étaient avec lui, le voyant mort, s'enfuirent, excepté Mentor, son conseiller, qui s'écria : « Le tyran est abattu ! Vive la Liberté ! Vive l'Égalité ! »

Il y eut alors une scène affreuse. On dépouilla l'empereur ; on ne lui laissa que son caleçon ; on lui coupa les doigts pour arracher plus facilement les bagues dont ses mains étaient couvertes. Yayou ordonna ensuite à quelques grenadiers d'enlever son cadavre mutilé. Les soldats obéirent avec effroi : ils disaient que Dessalines était un papa-loi. « Qui dirait, exclama Yayou, que ce petit misérable faisait trembler Haïti, il n'y a qu'un quart d'heures ! » Cette masse informe et hideuse de chair et d'os, à laquelle il ne restait aucune apparence humaine, transportée en ville, fut jetée sur la place du Gouvernement. Tandis que la populace profanait les restes défigurés du chef suprême, naguère son idole, une pauvre folle, la Défilée, vint à passer. Elle demanda quel était ce supplicié. « Dessalines.... » lui répondit-on. A ce nom, ses yeux égarés devinrent calmes ; une lueur de raison brilla dans son cerveau troublé. Elle courut chercher un sac à café, y jeta ces lambeaux pleins de sang et souillés de boue que les pourceaux errants se disputaient déjà, les porta au cimetière intérieur, et les ayant déposés sur une tombe, s'agenouilla. Pétion envoya deux soldats qui les mirent en terre sans qu'aucune cérémonie religieuse accompagnât cet enfouissement clandestin.

Ainsi périt le cruel Jean-Jacques Dessalines, dit Jacques Ier, dont la fortune fut pour le moins aussi singulière que celle de son prédécesseur, Toussaint-Louverture, et de son successeur, Henry Christophe.

Une tombe sera élevée sur la fosse de Dessalines par les soins de Madame Inginac. Elle portera cette laconique inscription : ci-gît Dessalines, mort à 48 ans. Pendant plusieurs années, à la Toussaint, une main inconnue y placera un cierge allumé.

La tombe de Jean-Jacques Dessalines se trouve aujourd'hui à l'abandon, à moitié envahie de détritus et d'herbes folles. En cela, le sort du premier empereur d'Haïti rejoint celui de l'un de ses plus fidèles soldats, le colonel Charlotin Marcadieu, qui mourut au Pont Rouge pour le protéger. « A l'angle de deux murs, explique l'historien Jean Ledan, dans une petite cour subalterne appartenant peut-être au gardien de l'église, Marcadieu observe en permanence deux latrines et trois bananiers chiches et atrophiés. »

SOURCES : Thomas MADIOU, Histoire d'Haïti, rééd. Henri Deschamps, t. 3, Port-au-Prince, 1989 ; HOEFER, Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ( .. ), Paris, Firmin Didot Frères, 1855, t. XIII, pp. 909-910 ; Roger CARATINI, Dictionnaire des personnages de la Révolution, Le Pré aux Clercs, Paris 1988, pp. 229-230 ; Edgar LA SELVE, Professeur de rhétorique au Lycée National Pétion de Port-au-Prince, «La République d'Haïti, ancienne partie française de Saint-Domingue», in Le Tour du Monde, nouveau journal des voyages publié sous la direction de M. Édouard Charton et illustré par nos plus célèbres artistes, Librairie Hachette et Cie, Paris 1879, vol. XXXVIII, 2e semestre, 975e livraison, pp. 199-201 & p. 208 ; Ch. DEZOBRY & Th. BACHELET, Dictionnaire général de biographie et d'Histoire (..), Paris, Delagrave, 9ème éd., 1883, 1ère part., p. 784 ; Les hommes d'État célèbres, t. 5, De la Révolution française à la Première guerre mondiale, ouvrage publié sous la direction de François Crouzet, éd. Mazenod, Paris, 1975, p. 651; Robert CORNEVIN, Haïti, Paris, 1982; R.-A. SAINT-LOUIS, La Présociologie haïtienne ou Haïti et sa vocation nationale, Québec, 1970 ; A. METRAUX, Le Vaudou haïtien, 1958 ; Jean-Marcel CHAMPION, notice biographique consacrée à Jean-Jacques Dessalines dans le Dictionnaire Napoléon, publié sous la direction de Jean Tulard, Fayard, 1989, pp. 599-600 ; Alfred FIERRO, André PALLUEL-GUILLARD, Jean TULARD, Histoire et dictionnaire du Consulat et de l'Empire, éd. Robert Laffont, coll. bouquins, Paris, 1995, p. 720 ; Ertha PASCAL TROUILLOT, Encyclopédie biographique d’Haïti, éd. Semis, Montréal, 2001, t. 1, pp. 308-311.




(1) Cf. Edgar LA SELVE, « La République d'Haïti, ancienne partie française de Saint-Domingue », loc. cit., p. 202 ; Ertha PASCAL TROUILLOT, Encyclopédie biographique d’Haïti, op. cit., t. 1, p. 308.

(2) la Côte-de-l'Or vers 1720

(3) Notice biographique de Toussaint-Louverture

(4) L'impératrice Claire-Heureuse, l'épouse de Dessalines, célèbre par sa beauté et sa bonté, sauva, dit-on, plusieurs Blancs demeurés dans le pays ( Cf. Jean-Marcel CHAMPION, notice biographique consacrée à Jean-Jacques Dessalines dans le Dictionnaire Napoléon, op. cit., p. 599 ).

(5) Texte de la proclamation d'indépendance

(6) Texte de la Constitution de 1805

(7) D'après les descriptions faites par Thomas Madiou et Alexis Beaubrun Ardouin.

(8) Notice biographique de Henry Christophe

(9) Notice biographique d'Alexandre Pétion

(10) Le Pont Rouge au XIXe siècle

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