Publié le 2 mai 2004

Déchets ménagers biodégradables - Gestion des fatras

Point de vue d'un ex-consultant et Point Focal de la CCD
au Ministère de l'Environnement d'Haïti de 1996 à 2000
sur la gestion des detritus à Port-au-Prince
Problématique

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L’accumulation des ordures ménagères et des résidus solides a toujours fait l’objet de préoccupations de tous les gouvernements d’Haïti sans qu’ils puissent pour autant trouver une solution. Il est naturel que le nouveau gouvernement intérimaire se déclare être dépassé par le problème!

En effet, à part quelques rares moments d’assainissement, de la capitale, les problèmes de fatras avaient toujours dominé la vie urbaine en Haïti. Même s’ils font l’objet de l’attention de nombre d’Haïtiens, les moyens utilisés jusqu’à présent ne permettent pas de les combattre.

La question reste toujours posée avec beaucoup d’acuité, les conditions d’insalubrité s’accentueront davantage tant qu’elles ne seront pas prises en charge par l’ensemble des habitants de la capitale.

Croire que le gouvernement actuel allait mettre un terme en 48 heures aux problèmes d’insalubrité de Port-au-Prince, sûrement en référence à ce qui a été fait lors de la première élection d’Aristide au pouvoir en décembre 1990, démontre l’aveuglement des Haïtiens sur la complexité du problème. D’ailleurs, il faut reconnaître que le sursaut de mobilisation spontanée qui avait été enregistré dans ce domaine correspondait certes à une attente réelle de la part des port-au-princiens, mais ne pouvait pas avoir de suite durable dans la réalité du pays.

En effet, la reprise en main de la gestion des déchets par l’administration publique avait vite, mis un terme à ce sursaut. Après seulement quelques mois de l’installation du régime Lavalas au pouvoir, les rues de Port-au-Prince étaient revenues dans leur état antérieur. Les fatras reprennent leur place dans les rues, la population retombe systématiquement dans son réflexe du passé et rentre en rupture avec toute volonté de travail basé sur des intérêts collectifs durables. Elle continue à vivre avec des tas d’ordures à la porte de sa maison, à faire bon ménage avec les fatras accumulés dans les rues et les marchés publics.

Dans sa conférence de presse, le ministre des travaux publics, Jean-Paul Toussaint, a rappelé que « 15 mille mètres cubes de fatras ont été enlevés récemment dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince avec le concours de certaines institutions du secteur privé » mais a reconnu en même temps que ceux-ci continuent de pulluler. Il souligne que son ministère ne sera pas en mesure d’en assurer le suivi avec les faibles moyens dont il dispose. Cela reflète la réalité de fonctionnement des institutions publiques. En effet, la caisse de l’Etat est actuellement vide. Ce n’est un secret pour personne, elle a toujours été pillée à la chute de chaque régime dictatorial.

Toutefois, dans une telle situation, je me demande, quand bien même les marges de manœuvre du gouvernement intérimaire seraient étroites, pourquoi ne procède- t-il pas à une réflexion sur la question d’assainissement durable de la capitale ? Ne pourrait-il pas faire prendre conscience aux pollueurs de la nécessité de participer à l’aménagement sanitaire de Port-au-Prince ?

Connaissant Port-au-Prince et les multiples causes de son insalubrité, je prends pour exemple la forte pression de la population sur les flancs des montagnes environnantes qui provoquent leur dégradation et le rejet des déchets de toutes sortes remplissant rapidement les bouches d’égouts en se débordant dans les rues pour terminer avec les eaux de ruissellement leur parcours dans les demeures de la plupart des port-au-princiens. Je pense qu’à ce niveau, la tâche dépasse de loin la seule volonté de l’Etat, car le phénomène n’épargne aucun individu, ni aucun espace, mais affecte la société entière. Il faudra, certes, recourir, non seulement au civisme de tout un chacun et à des travaux d’aménagement d’envergure, mais avoir surtout le consentement de tous ceux qui seront aussi prêts à respecter même des mesures impopulaires pour enrayer les causes de l’accumulation des déchets dans la capitale.

Vu l’état avancé de dégradation des sites urbains, il revient naturellement à l’Etat la responsabilité de leur restauration car ces sites demeurent parmi les vecteurs les plus importants de pollution par le rejet des déchets dans la capitale.

Il est indispensable de mentionner ici qu’une action gouvernementale réussirait dans le cadre de ramassage des déchets si elle tenait compte de la nécessité de mettre l’accent sur d’autres aspects aussi important du problème. J’aimerais souligner à ce sujet la diversité des actions parallèles à mener dans ce domaine pour lesquelles il est important de se baser sur une stratégie d’assainissement globale de la capitale. La mise en œuvre de cette stratégie implique naturellement la prise en compte d’un programme de gestion participative dans certains domaines clefs tels que le traitement rationnel des déchets ménagers issus de chaque foyer par leurs occupants ainsi que la gestion communale des déchets naturels acheminés dans la capitale. Il s’agit de toutes sortes de produits biodégradables et non dégradables.

En réalité, une telle stratégie ne sera applicable que si elle est soutenue et appropriée dans le cadre d’une parfaite organisation municipale à travers Port-au-Prince. Cela signifie que les municipalités de la capitale auront mis en œuvre les moyens adéquats en vue de rendre la ville accessible à ses habitants, ses visiteurs et aux touristes. Pour atteindre ce niveau, il conviendrait, pour ce qui me concerne, d’avancer ces quelques propositions.

1.  Gestion des déchets ménagers biodégradables

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Click to enlarge La technique des murets au Mali dans le recyclage des déchets ménagers et des résidus des cultures

Les tas d'ordures recensés dans la zone métropolitaine représentent" entre 6.000 et 8.000 tonnes tous les jours " selon le Ministre des Travaux Publiques et pour beaucoup, la situation d'insalubrité de la capitale haïtienne n'a jamais atteint des proportions aussi alarmantes.

De ce fait, je pense qu'une stratégie de gestion participative des déchets est indispensable pour autant qu'elle s'insère dans une démarche institutionnelle qui intègre le secteur de ramassage des ordures dans une structure

transversale ayant des liens avec les ministères concernés tels par exemple : santé, environnement, éducation, agriculture, intérieur et aménagement du territoire etc., en relation avec les municipalités.

Même si, pour des raisons de structures inadéquates, les liens entre les instances institutionnelles ne sont pas toujours faciles à spécifier, il n’en demeure pas moins que cet effort soit indispensable pour aboutir à la résolution du problème de fatras à Port-au-Prince. Dans cette perspective, les décisions à prendre devront s’articuler autour des axes suivants :

  • Sensibiliser les ménages par le biais de la radio et la télévision des risques encourus en vivant avec les déchets ;
  • Engager 10 agents sanitaires pour chaque bloc de 1000 maisons, chargés de la surveillance de la gestion des déchets par les ménages ;
  • Distribuer dix fûts en métal à chaque 100 ménages pour le dépôt des déchets recyclables et aussi dix autres poubelles en d'autres matières pour le dépôt des résidus solides ;
  • Vider tous les 15 jours les deux types de poubelles
  • Faire un contrat-programme bien structuré d'utilisation des déchets compostés avec les producteurs de fleurs, de fruits et légumes ;
  • Utiliser une partie des fonds destinés aux Services Métropolitain de Collecte des Résidus Solides (SMCRS) à distribuer aux quartiers les plus sains (concours tous les six mois), aux petits entrepreneurs horticoles qui installeront des superbes jardins comme par exemple ce système initié actuellement au Mali par E.R.A sur les versants de Port-au-Prince;
  • Mettre en place une structure des déchets humains car il n’y a pas de latrines dans bon nombre de foyers à Port-au-Prince. Là où il y en a, elles ne sont pas toujours fiables. Une bonne gestion et récupération des déchets humains traités peuvent contribuer à l’aménagement d’espace forestier et contribuer ainsi à l’amélioration de nos collines pelées d’Haïti ;
  • Bien que l’idéal soit le transfert de certaines populations de la capitale vers de nouveaux sites aménagés à cet effet, il n’est pas exclu d’envisager des réformes provisoires.

2.  Gestion communale des déchets naturels biodégradables
issus du secteur primaire

Tous les jours se sont des centaines de véhicules bondés de marchandises qui rentrent à Port-au-Prince. La plus grande partie des tonnes de déchets accumulés dans les rues est constituée de déchets biodégradables. Ces déchets qui représentent une ponction importante dans les ressources écologiques du secteur primaire sont gaspillés. Il s’agit d’un transfert de ces ressources vers la capitale elles ne sont jamais restituées dans les milieux naturels. En réfléchissant sur la nature de cette perte, l’on pourrait conclure que les tonnes de déchets accumulés dans les rues de la capitale, posent deux types de problèmes majeurs. Elles contribuent d’une part à la diminution de la biomasse du secteur primaire et, d’autre part à l’insalubrité des villes. Or si elles étaient recyclées, elles auraient pu non seulement contribuer au maintien de la fertilité du sol, mais aussi améliorer les conditions de vies dans les villes et contribuer également dans les deux sens à des apports substantiels de la valeur ajoutée.

En partant d’une stratégie de récupération et de transformation de ces déchets, il ferait avancer le pays d’un pas de plus. En règle générale, le traitement et le recyclage des déchets sont basés sur des technologies très simples à la portée des pays pauvres. Je me demande alors, avant de demander une aide extérieure, qui est avant tout conditionnelle, pourquoi ne pas utiliser d’abord les moyens qui sont à notre portée ?

De plus, compte tenu des graves problèmes d’appauvrissement des sols haïtiens, ne pourrait-on pas affirmer que la meilleure façon de les revaloriser c’est de leur restituer des éléments organiques naturels que tout Haïtien peut produire sur place ! En fait à bien observer le paysage naturel du pays, je ne vois pas ce qui peut être mieux que de s’engager dans cette voie écologique. Pour atteindre cet objectif, je pense que le gouvernement pourrait s’engager de la manière suivante :

  • Constituer une équipe de gestion des déchets biodégradables en coordination avec les secteurs concernés pour :
  • Sensibiliser les populations cibles sur l'importance d'une gestion rationnelle des déchets biodégradables ;
  • Inventorier les véhicules de transport en provenance du secteur primaire avec des marchandises produisant des déchets biodégradables et prélever à la source une taxe d'assainissement ;
  • Installer dans chaque marché public deux types de poubelles pour les dépôts des déchets biodégradables et non dégradables à enlever tous les 15 jours ;
  • Installer à l'entrée de la capitale des postes de réception des véhicules et des dépôts de produits à destination de la Capitale ;
  • Installer des postes de traitement des déchets biodégradables dans chaque municipalité de la ville ;
  • Traiter les déchets, les mettre en sac et les vendre au profit de la restauration des sols ;
  • Constituer un fond national durable d'assainissement de la capitale.

3.   Conclusion

Avant l’inféodation du monde rural dans des structures politiques au service de causes personnelles, l’Haïtien vivait avec certaines valeurs universelles telles que la propreté, l’esthétique et le respect du milieu naturel. Ces valeurs avaient le même poids que les valeurs historiques auxquelles il s’attache encore (culte des aïeux par exemple). Jamais un Haïtien quelle que soit son origine sociale mangeait et jetait ses fatras dans la rue. Ce geste était mal vu par la société globale et contribuait automatiquement à le marginaliser. L’esthétisme était une valeur nationale imprégnée par tous. Mais au fil du temps il s’est effrité et est devenu un geste banal et individualisé. Désormais, la médiocrité s’installe dans la vie haïtienne. Elle s’explique par la déformation de nos sites paysagers et par la dégradation de la qualité de la vie. Les interventions dans l’environnement sont illégales et arbitraires. Elles conduisent naturellement à sa destruction. Cette médiocrité engendre n’importe où des blocs de lotissement dans lesquels se dressent des taudis.

Vu la configuration de Port-au-Prince, ces taudis occupent les flancs des montagnes, le centre ville et les bords de mer, et prennent extension dans les quartiers résidentiels. Dans le même sens, des immeubles imposants sont construits sans plan d’urbanisme. Les règles de l’occupation de l’espace ainsi que celles de la vie collective sont bafouées. Port-au-Prince n’est plus la capitale qu’elle était : attractive avec un environnement naturel protégé et peu habité. La gestion des centaines de bidonvilles qui la traversent du nord au sud et de l’est à l’ouest pose de graves problèmes pour sa réintégration dans un cadre de fonctionnement sanitaire.

En effet, depuis les années 60, ce processus de bidonvilisation a commencé et s’est accentué de jour en jour. Les Haïtiens ne respectent plus les règles sanitaires qui étaient avant cette période une pratique courante. Ils ne font plus attention à l’autre et leur goût particulier pour tout ce qui était esthétique disparaît au sens de leur participation à la vie collective et de la gestion de l’espace. Les Port-au-Princiens vivent aujourd’hui dans un univers de saletés avec l’emprise sur les espaces public et privé d’un nombre considérable de petits marchands qui inondent la ville de déchets.

La domination, à partir de 1960 à nos jours, de la vie nationale par des régimes politiques médiocres et corrompus en est la conséquence. Elle a contribué à l’éclatement du système éducatif et de toutes les valeurs culturelles des paysans et des citadins qui durent se réfugier dans des mœurs inhabituelles. Celles-ci se révèlent par le non-respect de la vie collective et la réadaptation des systèmes de valeur à la survie quotidienne pour essayer de contourner le réel. Donc autant qu’un plan de réaménagement de la capitale est nécessaire, autant l’est la mise en place en parallèle un système éducatif adéquat et viable. Il pourrait véhiculer de nouvelles valeurs culturelles et techniques indispensables pour l’intégration des Haïtiens dans un processus de développement économique et social durable.

Dans cette perspective, il serait important que la diaspora haïtienne, qui avait quitté de force le pays, y retourne pour apporter sa contribution à sa reconstruction. En effet, il faut se souvenir que la dégradation générale du pays a commencé avec l’éclatement de son système éducatif dû notamment à l’exil forcé des milliers d’enseignants vers l’étranger ainsi que de ses cadres techniques et professionnels. Une bonne intégration et gestion des ressources humaines sont indispensables pour affronter les problèmes de la dégradation du pays. Ce chantier peut être démarré avec le gouvernement de transition qui doit mettre en place des structures appropriées pour sortir de la crise actuelle et canaliser son administration vers un leadership éclairé dans tous les domaines de la vie économique et sociale.

Dr Roger Michel

Agro-économiste et géographe aménagiste
E-mail: roger_michel@bluewin.ch

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