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Dans l'île d'Haïti, appelé Boyo-Quisqueya, avant la conquête espagnole il y avait une population indigène d'environ 3 millions d'Habitants. Ce chiffre a été révisé en hausse en 1971 par l'Américain Woodrow Borah, écrit Edwy Plenel; Voyage avec Colomb, Le Monde éditions, 1991 p. 117. "Un tableau terrifiant: 7 à 8 millions d'âmes en 1492, puis 3,7 millions en 1496- soit une chute de moitié en quatre ans-, 65.800 en 1510, 15.600 en 1518, 250 en 1540. La question ne vaut pas que pour Hispaniola. Toutes les Antilles furent logées à la même enseigne. Sur le continent, au Mexique, dont Hernan Cortés commence la conquête en 1519, la chute démographique est similaire: sur le plateau mexicain, 95% de la population autochtone disparaît en soixante ans. Pour l'ensemble du pays, Borah avance les calculs suivants: 25,2 millions d'habitants en 1518, 16,9 en 1532, 7,4 en 1548, 2,6 en 1568, à peine plus d'un million en 1608".
En 1542, Hispaniola quant à elle ne comptait que 200 indiens qui s'étaient retirés dans les montagnes pour résister et échapper à l'apocalypse. Ces indiens font partie "d'autres populations indigènes plus agressives qui sont organisées pour le combat... mais pour l'honneur seulement, ou pour se venger et défendre leurs biens". Le franciscain André Thevet, écrit Félix Reichlen, apporte son douloureux témoignage sur l'"Isle de Haity ou Espaignole": ...Ces pauvres gens n'ont pu subsister aux charges que leur donnèrent les Espagnols... De fait les contraignaient-ils d'être tout le long du jour au soleil ou par les monts à chercher de l'or ou le long des fleuves à cribler les sablons... Si bien les ont accablés que de 900.000 personnes dont on faisait état quand les Espagnols assujettirent cette île, la plupart fut en peu de temps évanoui: Certains sont morts par le travail imposé, d'autres se firent mourir eux-mêmes pour sortir de l'enfer... Les femmes elles-mêmes se sentant grosses ont usé d'herbes avec lesquelles elles faisaient avorter le fruit qu'elles avaient au ventre.
Ce premier drame de l'écologie humaine, enregistré dans le Continent américain, avait entraîné une forte émigration européenne accompagnée de la déportation des esclaves noirs d'Afrique pour remplacer les Indiens décimés.
L'évolution démographique de 1503 à 1789 s'accrut selon la hiérarchie de la société esclavagiste. Les esclaves étaient de 2.102 en 1681, 24.000 en 1713, 80.000 en 1730, 206.000 dès 1763, au moins 500.000 en 1789. Les Blancs ne représentaient que 40.000 en 1789, les affranchis 28.000.
Donc dès le XVIème siècle, la reconstitution de la population de l'île d'Haïti se fit dans l'effacement total de ses habitants autochtones, ce qui impliquait une transformation globale dans les rapports de l'exploitation et de la gestion des ressources naturelles. Cette transformation ne fut pas tragique seulement pour les Indiens. Elle imposa aussi aux nouveaux occupants de l'espace les contraintes de dépaysement et de brusques changements climatiques, d'affrontement guerrier, des maladies inconnues de leurs pays qui les exterminèrent aussi en grand nombre (la fièvre jaune par exemple a exterminé par millier les colons et les officiers envoyés dans la colonie pour les protéger).
Le brusque changement de mode de vie ne favorisait non plus aucune aisance dans l'installation des colons dans la colonie. Même les esclaves n'étaient pas tous immunisés contre certaines maladies tropicales. A part la rigueur du climat tropical qu'il pouvait supporter mieux que les colons, face aux maladies et aux dures contraintes de la vie dans les plantations, il leur fallut beaucoup de temps pour cependant s'y habituer aux changements et maîtriser certains problèmes qui se posent à leur environnement, en particulier certaines maladies qu'ils connaissent déjà avant leur déportation. C'est dans ce contexte qu'après deux siècles de destruction humaine allait se poursuivre l'ordre colonial, en dehors de toute éthique d'égalité entre les hommes devant les lois et les épreuves douloureuses de la maladie et de la mort.
Déjà en 1697, une division internationale de l'île intervint entre l'Espagne et la France. Par le traité de Ryswick, la partie occidentale de l'île est ainsi devenue possession française et pour l'exploiter, les colons français avaient intensifié le commerce de la traite des noirs d'Afrique. Par ce commerce qui impliquait de gros profit sur le bétail humain, la population de Saint-Domingue avait été restaurée, mais les conséquences écologiques furent désastreuses au moment de la traversée où seulement, selon l'historien africain Ki-Zerbo 1/10ème des esclaves enlevés dans leurs villages arrivaient en vie aux Antilles. Une tragédie, comme on le sait, entraîne le plus souvent d'autres. Le nombre de victimes signalé sur la traversée, même si la logique des statistiques est basée sur le comptage des vivants en était une mais plutôt masquée. Sortons de cette macabre comptabilité qui n'inscrivait à son actif que le solde des vivants, essentiellement des bras valides et voyons d'autres aspects du problème à partir de l'effondrement du système colonial amorcé en 1789.
De cette date à 1803 la guerre pour l'indépendance nationale fit rage. Les nègres marrons écrasés par le mode de production esclavagiste prirent le pouvoir en 1804. Ils devinrent désormais les seuls maîtres de la terre d'Haïti sur laquelle il ne restait que de rares traces du vécu des indiens Tainos. De cet épisode guerrier est sorti un Etat-Nation, mais le souvenir de cette naissance ne se révèle que par le désastre écologique et les destructions humaines qui allaient suivre pour faire avorter tout projet de société qui aurait pu le conduire vers un idéal humain.
De 1804 à 1904, la construction du pays s'est effectuée sous des troubles constantes qui se traduisaient par le massacre des Français, par des guerres civiles de nature raciale et régionale faisant des milliers de morts et des survivants marqués par des séquelles sont autant de facteur qui ne favorisent pas la réconciliation nationale. Dans ce contexte, des luttes fratricides pour l'appropriation des biens coloniaux ont occupé la scène de la vie nationale. Dessalines trouva la mort en 1806 dans une lutte farouche l'opposant aux gens de couleur. Des rebellions se produisirent plus tard entre les aristocraties noires et mulâtres pendant lesquelles la monarchie du Nord avait disparu suite à la mort de son chef, Henry Chistophe noir. De 1843 à 1848, la guerre civile menée par deux mouvements révolutionnaires: les Piquets, populaire, et de Castel Père, aristocratique contre le régime du Président Boyer a fait de nombreuses victimes, en particulier des paysans, pour déboucher par la suite à la marginalisation de la majeure partie de la classe des anciens esclaves. Cette marginalisation fit resurgir des revendications sociales importantes à partir de 1867 où se furent uni les paysans pauvres et les de moitié pour constituer un mouvement populaire, appelé " Les Piquets". Ce même mouvement avait organisé résistance contre l'Occupation nord-américaine, sous le nom de "Caco".
De 1906 à 1914, la République s'affaissait sous le poids de la division socio-politique et économique. Les principaux chefs de clan s'entre-tuaient dans les luttes de faction pour avoir l'hégémonie du pouvoir. Le vide institutionnel créé pendant ce temps avait permis aux Américains d'intervenir militairement dans le pays et de l'occuper de 1915 à 1934. L'occupation américaine était caractérisée par des massacres épouvantables des milliers de petits paysans qui voulaient retrouver leur place dans les régions acquis par les entrepreneurs américains. La résistance Caco devenue un mouvement nationaliste fut décapité par la mort de son chef, Charlemagne Péralte en 1919, Charlemagne Péralte, capturé et fusillé par les Américains. En essayant de s'emparer de l'ensemble des rouages institutionnels et économiques du pays, l'Occupation américaine avait mis en place des structures de répression qui avaient en 1920 déjà occasionné la mort de 2.500 résistants nationalistes. Paul Moral souligne qu'en trois ans, plus de 5.500 paysans meurent dans le camp de prisonnier de Chabert.
Les paysans qui ne faisaient pas de résistance avaient systématiquement fui le pays pour retourner, comme du temps de l'esclavage, sur les plantations sucrières en République Dominicaine et à Cuba. En République dominicaine, des dizaines de milliers de paysans furent traqués par le régime de Trujillo en 1937. Par ailleurs leur drame se poursuit jusqu'à maintenant dans les Batey où des milliers d'hommes mènent une existence d'esclave, où les enfants ne se nourrissent pratiquement que de jus de canne en lieu et place d'une ration alimentaire quotidienne.
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